Créer « La Côte-d’Or » de demain, c’est la mission de Louis-Philippe Vigilant depuis qu’il a pris les commandes de la table emblématique du Relais Bernard Loiseau à Saulieu, la maison mère du groupe. Récompensé par deux étoiles, il veut ramener la troisième à la Maison…

Le Relais Bernard Loiseau est en quelque sorte le reflet de la France, de plusieurs époques successives et marquantes ainsi que le berceau d’une ascension. Un récit national qui se mêle à des trajectoires personnelles pour venir construire pierre après pierre une aura légendaire.

Ancien relais de poste, le Relais Bernard Loiseau est situé au bord de l’ancienne Nationale 6, celle qui menait chaque été les vacanciers jusqu’au soleil de la méditerranée. Autant dire que des Français de tous horizons passaient par là sans savoir où ils s’arrêteraient pour manger ou dormir. La Côte-d’Or, comme on l’appelait à l’époque et qui désigne encore aujourd’hui le restaurant de Saulieu, prenait alors tout son sens en remplissant sa mission originelle : ravitailler avec soin, accueillir avec bienveillance. Une recette qui parait simple mais qui est en fait bien plus complexe qu’il n’y parait depuis plus d’un siècle. En 1926, le Guide Michelin créait son système d’étoiles pour récompenser les meilleures tables de France et auréolait déjà La Côte-d’Or d’un macaron. Depuis toujours, ou presque, dans cette maison on fait plus que manger, on approche le génie culinaire. Après Jean-Baptiste Monin et son étoile, c’est Alexandre Dumaine qui élèvera La Côte-d’Or au plus haut niveau en atteignant les trois étoiles dans les années 30. Piaf, Colette, Hemingway, Charlie Chaplin ou encore Dali sont passés par là… Témoin de l’histoire, La Côte-d’Or acquiert définitivement ses lettres de noblesse et le récit aurait pu s’arrêter là, après un règne sans conteste jusqu’en 1963 du dit « Roi des cuisiniers » et « Cuisinier des rois ». Pourtant, Bernard Loiseau parviendra à apporter encore un éclat supplémentaire à l’adresse, ce qui ne semblait pas imaginable. Il obtiendra lui aussi les trois étoiles en 1991, il révolutionnera la cuisine et ses principes élémentaires et deviendra une vraie star de la scène culinaire jusqu’à entrer dans la culture populaire. Preuve en est qu’il a inspiré un célèbre dessin animé des studios américains Pixar et qu’il sera peut-être bientôt consacré dans un biopic. Aujourd’hui, l’ascension continue, la révolution culinaire se poursuit et le nom de Bernard Loiseau résonne encore, partout et tout le temps.

Louis-Philippe Vigilant
Louis-Philippe Vigilant
© Christophe Fouquin

Louis-Philippe Vigilant, l’insulaire

D’un caractère déterminé, Louis-Philippe Vigilant a lui-même levé les freins de sa réussite. Son parcours est le récit d’une ascension personnelle motivée par le travail, un instinct culinaire très marqué et une connaissance pointue des produits bruts. Originaire de Martinique, son enfance a été bercée par un monde qui n’existe plus ou presque, celui des années 80-90 qui faisait naitre des vocations par le biais de la télévision et des journaux. C’était le lien avec l’agitation du monde mais aussi, dans le cas des insulaires, le lien avec la métropole. « Enfant déjà, j’achetais les magazines de cuisine et j’essayais de faire des desserts. À la télévision je regardais des reportages sur la France, sur les chefs, sur la cuisine… ». La Martinique, c’est bien sûr la France, mais mesure-t-on à quel point cela peut être difficile de se projeter quand les paysages du quotidien ne ressemblent en rien à la métropole ? « En Martinique, il y a deux saisons. En métropole il y’en a quatre. J’avais à portée de main des ananas, des fruits de la passion, des bananes plantain, des ignames… Une fois qu’on a écumé les légumes racines, les fruits exotiques et les produits de la mer, on est très limités. Je ne pouvais même pas faire une pâte feuilletée, il faisait trop chaud. ».

Louis-Philippe Vigilant
© Christophe Fouquin
Table d'hôte
© Jonathan Thevenet

À la télévision comme dans la presse, Michel Bras, Marc Veyrat et Bernard Loiseau monopolisaient l’attention, ils étaient de toutes les émissions et de toutes les Unes. Des personnalités fortes et inspirantes qui faisaient étalage de leurs talents et leurs recettes, des plus simples aux plus complexes. Quand il intègre l’école hôtelière en Martinique, il découvre « La Cuisine de référence », le manuel que l’on met entre les mains des étudiants en cuisine, une bible incontournable : « Nous étions obligés de dériver les recettes avec des produits locaux. Je ne connaissais pas le goût des fraises, des artichauts, des asperges que l’on retrouvait dans le livre. Tous ces produits d’importation étaient introuvables ou trop chers. ». Ce contexte le mène à postuler dans plusieurs écoles métropolitaines et c’est ainsi qu’il quitte les Antilles pour intégrer le lycée hôtelier de Montpellier. Il finalise ses études, effectue plusieurs stages exclusivement dans des restaurants gastronomiques de renom et cherche un premier emploi. Membre d’une fratrie de 6 enfants dont l’enfance était rythmée par les repas de famille organisés tous les weekends, au moment de s’installer Louis Philippe Vigilant cherche plus qu’un restaurant. De grands établissements le sollicitent mais Dominique Loiseau sera la seule à lui proposer de loger sur place pour démarrer sereinement. Au-delà d’une brigade, Louis-Philippe Vigilant intègre alors une maison.

Salle de restaurant
Salle de restaurant "Le balcon"
© Cabinet AMD

L’école Loiseau

À son arrivée, il découvre l’écrin qu’il avait imaginé : une maison rassurante, chaleureuse et conviviale dans un petit village accueillant : « J’ai franchi les portes de la maison et je me suis immédiatement senti bien. ». Une sensation que l’on comprend aisément pour peu que l’on ait déjà visité les lieux. Tout le charme de l’ancien et du style bourguignon a été conservé. La pierre naturelle imparfaite au sol, les boiseries, les carreaux de ciment, les tommettes… Les murs sont couverts de photos et de tableaux tandis que l’on découvre des fauteuils et des livres dans chaque recoin. Le Relais Bernard Loiseau est une maison de famille, un musée riche et vivant dans lequel chacun a laissé son empreinte sans que le temps ne dénature aucun détail. Les individualités qui participent à son fonctionnement comme les visiteurs de passage habitent les lieux naturellement. Rien n’est académique, les conventions de l’art sont respectées sans être forcées comme si elles avaient été inventées ici même. Dans ce recoin de la Bourgogne, le Relais est à la fois le refuge et la boussole.

Manger est un besoin fondamental, un plaisir immuable, un art de vivre qui nous lie les uns aux autres et ce lien est incarné par la maison. C’est cet esprit franc et sincère qui a saisi Louis-Philippe Vigilant dès son arrivée. Pendant 4 ans, il officie en cuisines sous les ordres du chef Patrick Bertron et rencontre sa future épouse, Lucile Darosey, qui œuvre en pâtisserie aux côtés de Benoît Charvet. « Pendant ce temps, j’ai tout appris : travailler les bons produits, rectifier une sauce, travailler la simplicité. Patrick a été mon mentor, il m’a donné les goûts, il m’a transmis la précision et la justesse. Quand on est un jeune chef, on veut mettre beaucoup de choses dans l’assiette pour prouver ses talents. Lui m’a appris à la dépouiller, à ne pas dénaturer les saveurs. » détaille le chef Vigilant. En 2010, le couple quitte l’établissement pour découvrir d’autres tables prestigieuses : « Quand nous avions le temps, nous revenions à Saulieu en pèlerinage avec Lucile. ».

C’est encore une fois Dominique Loiseau qui fera la différence en leur demandant deux ans plus tard de revenir et d’œuvrer ensemble, en duo de chef de cuisine et de pâtisserie, à la tête du nouveau Loiseau des Ducs à Dijon. Ils font l’ouverture en 2013 et en 2014, l’étoile est déjà là. Ce à quoi le chef répond simplement : « C’était naturel, on travaillait pour ça ». Huit années s’écoulent et le chef aspire à la deuxième étoile. Cette fois, c’est Bérangère Loiseau qui leur fait la proposition en or, celle de succéder à Patrick Bertron après son départ en retraite. La transmission se fait en douceur et l’homme qui comptabilise plus de 40 ans de maison, dont plus de 21 ans passés aux côtés de Bernard Loiseau, laisse progressivement son outil à Louis-Philippe.

L’héritage tourné vers l’avenir

Il y a bien une école Bernard Loiseau et Louis-Philippe Vigilant en est un disciple. In fine, il a reçu un enseignement par procuration et continue de faire exister les préceptes du chef à travers ses choix et ses techniques. Lui et Lucile se plongent encore régulièrement dans les archives pour retrouver une recette, un menu, une carte… Pas simplement pour lui rendre hommage mais pour saisir toutes les facettes de son œuvre et s’en inspirer pour créer La Côte-d’Or de demain. Ensemble, ils ont commencé par remettre la Bourgogne au cœur de tout en étoffant un peu plus leur panel de producteurs du coin tout en conservant les historiques comme la famille Desboudard, à l’origine de la Cazette inventée avec Bernard Loiseau et l’élevage Bonnot et son bœuf Charolais. Parmi ceux qui se sont adjoints, il y a des producteurs comme Le Potager des Bergeries, la Ferme Fruirouge, la Ferme des Marcs d’Or, Pascal Laprée mais aussi des artisans comme le potier Felix Galland ou la souffleuse de verre Eve George. Bernard Loiseau disait et pensait « Le goût, le goût, le goût. », Louis-Philippe marche dans ses traces : « Faire simple, c’est très dur. Il faut aller au plus juste des assaisonnements. On peut faire un très beau plat avec une carotte. Une carotte ramassée au bon moment, c’est aussi bon qu’un caviar. ».

Louis-Philippe et Lucile Vigilant
© Christophe Fouquin
« Une carotte ramassée au bon moment, c’est aussi bon qu’un caviar. »
Louis-Philippe Vigilant

our trouver les associations parfaites, il a un secret : « Combiner les produits de la même saison, ça marche à tous les coups. ». S’il revisite les classiques de la maison comme la poularde d’Alexandre Dumaine ou encore le sandre rôti aux échalotes du chef Loiseau, il crée en parallèle son art qui revisite le terroir bourguignon dans sa dimension paysanne comme s’il y était né : « J’ai quitté mon île à 17 ans. J’ai franchi le point de bascule puisque j’ai vécu plus longtemps en métropole qu’en Martinique. », dont une bonne partie de ce temps aux portes du Morvan. Dans le vaste registre de plats signatures du chef Vigilant, on retrouve deux recettes typiques : les crapiaux de treuffe à la truffe noire, Cabrache de la ferme de Conrieux et la Pochouse contemporaine. « La Pochouse c’est en quelque sorte la bouillabaisse bourguignonne, un plat rustique dans lequel on mélange des poissons de lacs et de rivières : brochet, sandre, truite, anguille… Comme l’anguille est en voie de disparition, on l’a remplacé par du haddock. », explique le chef. Un plat comme une œuvre d’art. À la dégustation, il n’existe rien de plus fondant tant les cuissons sont justes, le brochet en quenelle apporte de l’épaisseur tandis que la sauce aux champignons de la champignonnière de Dijon délicatement déposée sur le dessus ajoute une gourmandise infinie. On prend le pain de la boulangerie Poisot à pleine pogne et on sauce jusqu’à faire étinceler l’assiette tant l’ensemble est simplement parfait. Tout y est : la simplicité et la noblesse, la gourmandise et la technique.

Le temps fait la légende

Le chef Vigilant partage certains points avec le chef Loiseau, notamment les associations d’idées empressées et le verbe rapide… Sa cuisine passe par l’intellect et ses explications fusent, c’est un jusqu’au-boutiste : « On dit souvent, Loiseau liait ses sauces à la purée de légumes mais j’ai compris récemment ce que ça voulait vraiment dire. L’autre jour je faisais mon homard au chou pointu, et il me reste des parures de chou. Je les fais cuire, j’en fais une mousseline, et à côté j’ai ma bisque de homard. Quand on mélange les deux, une troisième sauce se crée. On n’ajoute rien et un nouvel équilibre se crée en sachant exactement quelle quantité de goût, quelle concentration de garniture aromatique on met. ». Sa cuisine n’est pas dogmatique, elle est agile et évolue sans cesse. Sa quête est personnelle mais également étroitement liée à la maison : (re)conquérir la troisième étoile. Ce serait une première pour lui mais un retour aux sources pour le monument qu’est la Côte-d’Or. « Quand j’étais enfant, un chef réalisait un plat et on savait que c’était le sien. Chacun avait son identité, sur une image on savait qui était l’auteur. », explique le chef. Et c’est peut-être ça le secret du sommet : « C’est la recette de jambonnettes de grenouilles qui a fait basculer le Michelin pour attribuer la troisième étoile à M. Loiseau. Ça a l’air simple mais ça ne ressemble à rien d’autre. Ce plat était précurseur. Aujourd’hui, on dirait que c’est un banger*. C’est ce que je recherche quand j’élabore une recette. ». Être unique, être juste, entrer dans la postérité, c’est un travail de longue haleine et Louis-Philippe Vigilant y travaille.

En coulisse avec Lucile Vigilant

Quel a été votre parcours avant de devenir cheffe pâtissière à la Côte-d’Or ?

J’ai grandi dans une famille d’agriculteurs, mais j’ai hésité avec les Beaux-Arts car j’ai toujours été sensible à l’art, j’adorais dessiner et faire des aquarelles. J’ai été formée à la Côte-d’Or par Benoit Charvet qui était un artiste, il avait une façon particulière de donner vie à ses desserts. Ça m’a inspirée pour poursuivre ma passion à travers mon métier. Louis-Philippe et moi avons lié nos parcours professionnels jusqu’à devenir chefs ici à la Côte-d’Or.

Comment le parcours sucré est-il construit au Relais Bernard Loiseau ?

Il y a toujours une cohérence avec la partie salée, c’est une alchimie qui se fait naturellement ; tant au niveau des saveurs qu’au niveau du procédé. Louis-Philippe a ses producteurs locaux et j’ai les miens mais dans les deux cas, nous sommes attachés au terroir. Nous travaillons autant autour de l’œuvre de Bernard Loiseau qu’autour de nos propres créations.

Comment avez-vous vous retravaillé toute l’offre de chocolaterie ?

Avant de reprendre la place de cheffe, je me suis perfectionnée et consacrée au chocolat au Relais. J’ai retravaillé toutes les recettes : tablettes, bonbons, confiseries… Tout est fait maison avec le matériel qu’utilisait M. Loiseau. J’ai même recréé un chocolat avec Valrhona, une base unique et utilisée pour toute notre gamme qui prend en référence la Rose des Sables de Bernard Loiseau.
Propos recueillis par Cynthia Benziane

Lucile Vigilant
© Christophe Fouquin
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