C’est au Grand Hôtel La Cloche à Dijon que l’on retrouve Laurent Peugeot, désormais chef exécutif du restaurant de l’hôtel 5 étoiles. Encadrant, coach et mentor, il accompagne l’établissement et la brigade dans une montée en gamme progressive tout en apportant un nouveau souffle culinaire.

© Christophe Fouquin
Cultiver et sublimer
Devenu chef cuisinier à succès, Laurent Peugeot n’était pas prédestiné à passer sa vie derrière les fourneaux. Lorsqu’il était enfant, il était gardé par ses grands-parents, en particulier les deux mois d’été. Entre champs, jardins et forêts, son grand-père l’emmenait à la cueillette, à la pêche et lui faisait travailler la terre :
« Il m’éduquait à la nature et il y avait un aboutissement avec ma grand-mère qui préparait immédiatement ce qu’on lui ramenait. J’ai le souvenir des cocottes en fonte sur la cuisinière qui chauffait toute la maison. », détaille le chef. Une initiation au travail de la terre et aux saveurs sincères et franches qui le conduira à hésiter entre l’agriculture et la cuisine : « Nous en avons beaucoup parlé avec mes parents mais la conclusion était que l’agriculture était un métier très dur et, en plus, personne de la famille n’était de la partie, il n’y avait ni terres ni ferme à reprendre. ». Adolescent, il débute alors son apprentissage à l’antenne beaunoise du CFA La Noue devenu École des métiers. Sa première expérience professionnelle à lieu au restaurant
La Papisienne à Beaune et c’est une révélation : « Je me suis complètement découvert. Je faisais 40 kilomètres en mobylette tous les jours pour y aller mais j’étais très motivé. Ça a validé mon envie de cuisiner. ». Il poursuit sa formation à l’Écusson auprès du chef Jean-Pierre Senelet, étoilé Michelin. Une expérience très différente de la précédente avec des exigences bien plus élevées. Laurent Peugeot a dû se mettre à niveau, s’adapter et apprendre les techniques culinaires d’un tel établissement : « Le chef m’a éduqué à l’excellence de la gastronomie.
Il était perfectionniste jusque dans les moindres détails. L’après-midi, il m’envoyait sillonner les routes, toujours sur ma mobylette, pour aller cueillir des fleurs de coquelicot et des pissenlits. ». C’est la découverte de l’intransigeance et de la dévotion à un métier dévorant.
La rigueur
S’en suit le service militaire de 10 mois qu’il effectuera au Fort des Rousses dans le Jura. Toujours très impliqué et prêt au sacrifice, il ne souhaite pas s’enfermer en cuisine mais pousser l’expérience le plus loin possible. C’est ainsi qu’il monte en grade et finit sergent : « En faisant mes classes, j’ai appris la solidarité et la cohésion de groupe. Deux points essentiels dans une brigade de cuisine. ». En retournant à la vie civile, il frappe à la porte de Jacques Lameloise dans l’espoir d’intégrer son restaurant. Le chef, triplement étoilé, lui conseille de perfectionner sa formation avant de revenir tenter sa chance. C’est ainsi qu’il rejoint Le Jardin des Remparts à Beaune sous les ordres de Roland Chanliaud.
Laurent Peugeot fait beaucoup d’heures mais il ne s’en plaint pas, conscient que c’est nécessaire à sa construction personnelle. En une année seulement, il gravit tous les échelons, de commis à sous-chef, et a le plaisir de célébrer l’obtention de l’étoile avec l’équipe en fin de parcours. C’est ainsi qu’il retourne frapper à la porte du restaurant Lameloise qui le fait entrer en cuisine et progresser de commis à chef de partie au garde-manger. En coulisse, il trouve l’amour auprès d’une japonaise, elle aussi en formation. Six mois après son retour à Tokyo, il décide de la rejoindre et de vivre une expérience à part : « Il y a presque 30 ans, le Japon était très fermé. Personne ne parlait anglais. Il fallait montrer patte blanche et travailler dur. J’ai appris le japonais dans les cuisines, je me suis adapté. Dans une ville qui fait 5 fois Paris, il n’y avait pas plus de 70 chefs français sur place, dont moi. ».
De ce parcours, il retient la rigueur dont il a fallu faire preuve. Une contrainte devenue un trait de caractère dont Laurent Peugeot ne peut se défaire : « C’est le seul moyen de réussir et c’est ce que je transmets à mes enfants et mes équipes. Pour arriver tout en haut, il faut faire des sacrifices et mettre de la rigueur dans tout ce que l’on fait. ».

© Christophe Fouquin

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Sur la colline
Il passe près de 5 ans à Tokyo, assez pour découvrir une culture culinaire radicalement différente, des produits exceptionnels et un savoir-faire complémentaire aux techniques françaises. C’est une opportunité familiale qui le rappelle finalement à sa Bourgogne natale. Des proches, propriétaires du restaurant le Charlemagne à Pernand-Vergelesses, lui proposent de reprendre l’adresse déjà vieille de 80 ans, face à la Colline de Corton. Connue comme l’auberge gourmande installée juste avant la sortie du village, la table est modeste et a besoin d’un coup de jeune. Après quelques mois de travaux, il ouvre le restaurant en 2001 à l’âge de 27 ans.
Tout de suite, c’est l’évidence, il fera une cuisine franco-japonaise. Un challenge fou pour l’époque puisque la cuisine nipponne est très peu répandue et la cuisine métissée, à mi-chemin entre la France et le Japon, n’existe quasiment pas, encore moins dans un petit village viticole bourguignon. Très rapidement, le succès que personne ne prédisait est au rendez-vous. La carrière du chef s’accélère alors : « J’obtiens l’étoile en 2006. À l’époque, il n’y avait pas l’instantanéité d’aujourd’hui. C’était l’hiver, j’étais dans un camion au milieu de la campagne en train de faire des travaux et un ami vigneron passe par là et m’interpelle pour me dire qu’il a lu le journal et que je suis dans le Michelin. Le Figaro avait publié la liste le matin même. Comment oublier ce moment ? ». S’en suit une carrière de chef cuisinier au Grand Hôtel La Cloche mais aussi de chef d’entreprise. Il créé plusieurs établissements, notamment Sushi Kai et Koki à Beaune et Chalon-sur-Saône, la marque Boko ainsi que le laboratoire LP Réception. Il signe des cartes à Singapour et en Égypte, présente des émissions culinaires à la télévision chinoise…
L’ascension est fulgurante jusqu’à s’y bruler les ailes : « J’ai vécu un épanouissement professionnel exceptionnel mais à un moment je ne pouvais plus tout contrôler. Quand le Michelin me retire l’étoile en 2018, je comprends que c’est le moment de mettre un coup de frein. ». Laurent Peugeot se reconcentre sur sa cuisine, récupère le précieux macaron en 2020 et vend progressivement toutes ses activités annexes. Quelques années plus tard, en 2024, viendra naturellement la transmission du Charlemagne.
La Cloche retentit
Retraité de sa propre cuisine, Laurent Peugeot fait une pause et opère un retour aux sources. Il passe son temps à cultiver son jardin de 3000 m2 à Échevronne avec patience et toujours autant de passion.
C’est dans cette nouvelle vie que Patrick Jacquier a fait irruption pour lui proposer de reprendre en main l’offre culinaire du Grand Hôtel La Cloche. Un vaste chantier puisque l’hôtel régale à la table de son restaurant Les Jardins By La Cloche mais pas seulement, le bar propose également une carte quotidienne de fooding tandis que des séminaires et réceptions ont lieu sur place. Un navire d’envergure qui ne s’arrête jamais, fréquenté par les résidents de l’hôtel mais aussi par les locaux. « Je ne souhaitais pas reprendre une activité à 100% donc, avec la famille Jacquier, nous nous sommes mis d’accord sur ce rôle de coach culinaire afin de réorganiser les cuisines et former la brigade. », explique le chef. Ainsi, Laurent Peugeot est présent sur place plusieurs jours par semaine et assure tour à tour le rôle de cuisinier, de gestionnaire, de manager, de formateur :
« Je travaille ici comme je le faisais au Charlemagne. Je contrôle les coûts, les approvisionnements, je signe la carte et j’apporte mon identité culinaire…».

© Christophe Fouquin
Un travail de fond afin de faire progresser l’offre gourmande et la mettre en cohérence avec la partie hôtelière auréolée de 5 étoiles. Le chef fait donc ce qu’il sait faire de mieux, une cuisine franco-japonaise audacieuse et surprenante, légère et gourmande à la fois. Tout est une question de dosage, il ne s’agit pas de brusquer la clientèle mais de lui ouvrir l’horizon des possibles. Laurent Peugeot impulse une dynamique, transmet son savoir et forme son équipe tout en associant ses compétences à celles de son chef adjoint Théo Fillon.
Un rapprochement de deux styles différents qui donne naissance à une carte qui met en avant une gastronomie française de terroir infusée aux contrées lointaines du Japon. Laurent Peugeot reprend ses fondamentaux sans pour autant reproduire la partition du Charlemagne. Ainsi, on retrouve son produit phare, le Pigeon de Corton dont le coffre est cuit basse température pour conserver la rougeur et obtenir un résultat rosé accompagné des cuisses en karaage, marinées au soja et au gingembre. Du reste, le chef improvise au fil des saisons : « Je n’ai jamais eu de cahier de cuisine ou de livre. Rien n’est répétitif, c’est du feeling. ».
Changement de cap
Petit à petit, la cuisine monte en gamme. À La Cloche, le chef a apporté son savoir-faire qui passe notamment par la mise en place d’un réfrigérateur de maturation pour optimiser la texture et les saveurs des viandes. D’autre part, les cuissons des viandes comme des légumes font l’objet d’un travail spécifique : « J’aime les cuissons lentes à basse température. ». De même l’approvisionnement chez les producteurs locaux est primordial pour sélectionner ce qu’il y a de meilleur dont ses propres récoltes, en provenance de son jardin à Échevronne. Il n’est pas rare de retrouver dans l’assiette les carottes du chef, ses oignons, son miel de tilleul ou encore ses petits fruits rouges. Il s’occupe également de sourcer ses misos, sojas et autres produits typiquement japonais. Mais que serait la grande cuisine sans la scénographie qui l’accompagne ? « La cuisine ne dépend pas que de ta technique ou de comment tu la fais mais aussi de qui te l’emmène et de comment on te la raconte. », aime à dire le chef, « Au Charlemagne, on faisait un bakugan, c’était une boule soufflée qui encapsulait une déclinaison d’ananas qu’on éclatait dans l’assiette comme par mégarde. L’effet de surprise était total. Ça faisait toute la différence. ». C’est pour cela que petit à petit, le service des Jardins By La Cloche s’adapte également à la progression globale. Désormais, il est question de raconter l’histoire d’un plat pour rendre l’expérience toujours plus marquante. Une nouvelle dynamique déjà récompensée par l’obtention de deux toques au Gault & Millau et par l’arrivée d’une carte gastronomique à découvrir dès à présent.
En coulisse avec Théo Fillon

© Christophe Fouquin

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Quel a été votre parcours avant de devenir chef adjoint aux Jardins By La Cloche ?
Je suis notamment passé par Benoit, le restaurant étoilé d’Alain Ducasse à Paris, mais aussi le Jules Verne, le restaurant Têtedoie à Lyon ou encore la brasserie Le Nord du groupe Bocuse. Quand je suis arrivé à Dijon, j’ai intégré plusieurs établissements dont Loiseau des Ducs jusqu’à ce que Laurent Peugeot me recrute à la Cloche. C’est une première expérience d’hôtel pour moi, qui plus est un 5 étoiles.
Comment s’organise votre collaboration avec Laurent Peugeot ?
Ici nous gérons une grosse brigade, d’environ 20-25 personnes. Le chef m’accompagne régulièrement sur la partie management et gestion. Évidemment, il nous apporte beaucoup sur l’aspect gastronomique. Souvent, nous proposons une carte avec la brigade et il vient ajouter sa touche personnelle et modifier quelques points. Pour nous faire progresser, il nous fait régulièrement travailler autour de thématiques spécifiques, ça nous permet de faire des essais.
Quelle est votre signature culinaire personnelle?
Je suis un disciple de Ducasse et Bocuse. J’aime le côté très gourmand de la cuisine, qu’elle soit salée ou sucrée car j’ai fait une mention pâtisserie pendant ma formation. La sauce c’est l’un de mes points forts, j’ai une façon bien à moi de les faire avec des infusions d’herbes. Et j’ai un faible pour le homard, c’est un produit que j’adore décliner à l’infini, froid, chaud, braisé… Ce qui explique pourquoi












